jeudi 14 mai 2026

Alors que le monde marque le 78e anniversaire de la Journée de la Nakba ce 15 mai 2026, quatre travailleurs humanitaires d’Islamic Relief Palestine partagent ce que « la maison » signifie pour eux.

Un souvenir suspendu entre ce qui a été et ce qui n’est plus

Pour moi, « la maison » n’est plus seulement des murs et un toit. Elle est devenue un souvenir suspendu entre ce qui a été et ce qui n’est plus. Chaque fois que j’entends ce mot, de petits détails me reviennent en mémoire. Ce sont des détails qui façonnaient autrefois ma vie : un appartement que j’avais aménagé avec soin et amour un an avant le début de la guerre, meublé avec les plus belles pièces, avec de la chaleur dans chaque recoin. Il y avait la chambre de ma fille, décorée de dessins de Cendrillon, où elle riait et rêvait. Il y avait la chambre de mon fils, avec ses motifs de Spider-Man, reflet de son innocence et de sa passion. Je n’ai pas eu assez de temps pour vraiment profiter de tout cela. C’était comme si le temps lui-même me précipitait vers la perte.

Lors de ma dernière visite à la maison, après notre dixième déplacement, je l’ai trouvée endommagée : des murs fissurés, des portes de travers, des fenêtres sans aucune vitre. Pourtant, elle contenait encore quelque chose d’invisible : une chaleur cachée, des souvenirs et de l’espoir. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’une maison n’est pas ce que les murs d’un bâtiment renferment, mais ce que ce lieu laisse en nous. J’ai essayé de recréer ce sentiment dans les endroits où nous avons été déplacés, mais il manquait toujours quelque chose. Rien ne ressemblait à l’odeur de la maison, aux rires de mes enfants dans ses coins, ni aux salutations des voisins qui ouvraient autrefois mes journées.

La nouvelle de la destruction complète de notre maison m’est parvenue le matin de l’Aïd al Adha 2025, à 9 heures. « Qu’Allah te compense par le meilleur, ta maison n’existe plus. » La nouvelle m’a frappé comme un éclair, mais je n’ai pas ressenti la douleur immédiatement. J’ai simplement dit : « Alhamdulillah. » J’étais comme un joueur de football qui ne sent pas sa blessure tant que la plaie est encore chaude.

Ma vraie douleur a commencé lorsque je suis retourné auprès de ma famille. La nouvelle leur était déjà parvenue, et j’ai vu les larmes dans les yeux de ma femme et de mes enfants. C’est seulement alors que j’ai compris que je n’avais pas seulement perdu quatre murs : j’avais perdu une partie de mon âme. Le manque de chaque détail, même les bruits des voisins, est devenu plus fort. Pour moi, rentrer à la maison n’est plus seulement revenir dans un lieu, mais revenir à toute une vie… une vie que je continue de chercher partout.

La maison, c’est le sentiment d’être compris

Quand je pense à la maison, je ne vois pas vraiment un lieu ou un bâtiment. C’est plutôt un sentiment, quelque chose qui se dépose en moi. La maison se trouve dans ces petites choses : la manière dont la lumière du soleil touche le même coin de la pièce chaque après-midi, le grincement familier d’une porte, ou l’odeur de la nourriture qui arrivait jusqu’à moi avant même que j’entre dans la cuisine et que j’en vole un peu derrière le dos de ma mère, juste pour goûter, avant qu’elle ne me crie : « Le déjeuner est prêt, ne te remplis pas l’estomac ! » La maison n’est pas seulement l’endroit où je suis, c’est un lieu où je n’ai pas besoin de réfléchir à qui je suis.

La plupart des souvenirs auxquels je m’accroche ne sont pas grands ou spectaculaires. Ce sont simplement de petits moments. Je me souviens d’être assis autour d’une table où personne ne se souciait que tout le monde parle en même temps. Je me souviens des rires qui passaient d’une pièce à l’autre. Même le silence y était différent. Il était confortable, pas vide. Je me souviens de soirées qui s’étiraient assez longtemps pour que les histoires soient racontées encore et encore, tout en donnant toujours envie de les écouter. Pris séparément, ces moments ne semblent pas grand-chose. Mais ensemble, ils forment quelque chose de solide.

J’ai aussi compris que la maison n’est pas toujours liée à un lieu. Parfois, la maison, ce sont les gens. La maison est dans la manière dont quelqu’un prononce mon nom, ou dans le fait qu’il connaisse mes habitudes, mes goûts et ce que je n’aime pas sans avoir à me le demander. La maison se retrouve dans les repas, rien de sophistiqué, simplement des plats familiers. Une seule bouchée de quelque chose que j’ai mangé cent fois peut faire revenir tant de souvenirs. Même les petites traditions comptent. Elles n’ont pas besoin d’être de grandes célébrations préparées pendant des semaines, seulement de petites choses qui me rappellent doucement : voilà qui nous sommes, voilà ma maison.

La dernière fois que je me suis senti chez moi quelque part, il ne s’était rien passé de grand. Pas de retrouvailles émouvantes, pas de moment important. C’était simplement facile : je suis revenu dans les choses naturellement, sans réfléchir. Je ne me sentais pas comme un invité, je ne sentais pas que je devais m’expliquer. Je me sentais compris. Et pour moi, c’est cela, au fond, la maison : ce sentiment d’être compris.

Au final, la maison n’est pas vraiment une question de murs ou de lieu précis. La maison, c’est le lien. Ce sont les membres de ma famille et les personnes que j’aime. La maison est partout où je peux être moi-même, et auprès de celles et ceux avec qui je peux être moi-même, sans avoir à m’expliquer. C’est ce vers quoi je retourne dans la vie, ou même simplement dans mon esprit, lorsque j’ai besoin de me sentir à nouveau moi-même, de me sentir à nouveau en sécurité, avec tous les membres de ma famille et mes proches réunis. Voilà ma maison.

La maison est un lieu qui nous porte autant que nous le portons

Quand j’entends le mot « maison », les premières choses qui me viennent à l’esprit sont la sécurité, la paix et la chaleur. J’imagine la maison que nous avons tant travaillé à transformer exactement en ce dont nous avions autrefois rêvé.

C’était une maison simple, mais elle était pleine de nous. Elle n’avait que trois pièces : une chambre pour ma femme et moi, une chambre pour notre fille unique, et une grande pièce qui accueillait les rires et les rêves de nos quatre fils. Même la cuisine avait une âme particulière. Elle avait été conçue avec soin par ma femme, et chaque coin portait sa touche personnelle.

Nous allions visiter notre maison chaque vendredi pendant qu’elle était encore en construction, suivant chaque petit détail étape par étape, attendant avec impatience qu’elle soit prête. Même si elle avait été achetée grâce à un prêt bancaire sur 85 mois, ce que nous ressentions n’était pas le poids de la dette, mais la joie d’un rêve qui devenait réalité.

Les plus beaux jours de notre vie se sont déroulés dans cette maison. Nos enfants y ont grandi, dans le quartier de Tel Al-Hawa, au sud de Gaza. Ils y ont rencontré leurs premiers amis et ont fréquenté les jardins d’enfants, les écoles et les terrains de jeux voisins. Nous marchions ensemble jusqu’à la mer, et même le chemin semblait faire partie de notre bonheur quotidien. La vie autour de nous paraissait simple et proche. Nos voisins étaient devenus comme une famille élargie. Nous nous retrouvions souvent sur notre balcon, nous faisions griller de la viande et du poulet, nous riions et partagions nos vies, comme si le temps ne devait jamais nous manquer. Chaque coin de cette maison contenait un souvenir. Nous l’avons construite pas à pas, en laissant une part de nous-mêmes dans chaque partie d’elle.

Mais notre bonheur n’a pas duré. Notre maison a été détruite pendant une période de conflit, et nous avons perdu non seulement le bâtiment lui-même, mais tout ce qu’il contenait : les meubles, les vêtements, les appareils, les jouets des enfants, les livres et les manuels scolaires. Nous avons perdu tant de souvenirs d’un seul coup. C’était comme si une partie de notre vie s’était soudain éteinte.

Aujourd’hui, nous vivons dans une maison louée, où nous essayons de recréer ce sentiment de « chez-soi », mais quelque chose semble toujours manquer. J’ai compris qu’une vraie maison n’est pas seulement un endroit où l’on vit, mais quelque chose qui nous porte autant que nous le portons.

Malgré la douleur, les souvenirs restent chauds dans nos cœurs : un mélange de nostalgie, de tristesse et d’espoir. La maison n’existe peut-être plus telle qu’elle était, mais elle continue de vivre en nous. Et le rêve qu’elle représente reste vivant, comme si nous attendions le jour où nous la reconstruirons à nouveau — non seulement avec des pierres, mais avec tout ce que nous avons perdu.

La maison n’est plus un lieu, mais une douleur en nous

Lorsque le mot « maison » est prononcé, je ne vois pas une porte ni un pan de mur. L’image qui se forme dans mon esprit est plutôt quelque chose d’intensément vivant, une scène tissée de détails délicats que l’œil pourrait négliger, mais que l’âme se rappelle fidèlement. C’est là que la mémoire se recrée en silence, encore et encore.

La maison, au sens le plus profond, n’est pas seulement un espace que nous habitons. C’est une petite patrie où résident nos rêves, où les souvenirs demeurent, intacts face à l’érosion du temps. C’est la première odeur qui m’accueille avant même que je franchisse le seuil, la lumière douce qui traverse une fenêtre que je connais par cœur, la voix familière qui dissout doucement l’étrangeté des jours qui passent.

C’est le seul endroit où je ne dois aucune explication, où je n’ai pas besoin de justifier ce que je ressens. C’est mon miroir face à la vie, celui dans lequel j’existe exactement telle que je suis, sans masque ni défense. En son sein, mes souvenirs se rassemblent sous les formes les plus simples : un rire fugitif, une longue conversation dans une nuit calme. Même un silence qui apaise au lieu de peser. C’est aussi l’endroit où mon chemin vers la maternité a commencé à prendre forme.

La beauté de la maison, c’est qu’elle ne se limite pas à un lieu. C’est plutôt un sentiment qui voyage avec nous. Parfois, il suffit d’un goût familier pour me rappeler les premières années de mes enfants, ou d’une vieille mélodie pour me ramener à ma jeunesse. Et, l’espace d’un instant, je suis de nouveau chez moi. Pourtant, le manque persiste. Certains détails ne peuvent pas être recréés : la chaleur de la famille, l’ordre des choses telles qu’elles étaient autrefois, même ce petit chaos chargé de sens dans lequel nous vivions.

Le 30 octobre, j’ai quitté ma maison. Je n’ai emporté que le Coran et quelques affaires, laissant derrière moi toute une vie suspendue entre ses murs. Depuis ce jour, la maison n’est plus un lieu. Elle est devenue une douleur qui habite en nous, où que nous allions.

Dans le nouvel endroit où la guerre m’a forcée à vivre, j’essaie de faire pousser des fragments de ce sentiment. Je dispose mes affaires avec soin. Je m’accroche aux souvenirs tangibles. Je crée de petits rituels pour retrouver une impression de familiarité. Pourtant, il reste une part de la maison que l’on ne peut pas emporter avec soi, seulement regretter. Et si un jour les rêves reprennent leur place dans la réalité, si je reviens à moi-même, à la maison d’autrefois, ce ne sera pas seulement un trajet d’un lieu vers un autre. Ce sera un retour vers une version plus légère de moi-même. Un moment d’appartenance pure, où tout en moi retrouvera doucement son équilibre.

La maison est l’endroit où j’ai commencé, et le refuge vers lequel je reviens chaque fois que la distance devient trop lourde. C’est une présence qui ne disparaît pas, même dans l’absence : un lieu qui vit profondément en moi, comme j’ai vécu profondément en lui. La mémoire déborde, et le cœur aussi. Du tissu de nos vies quotidiennes émerge la beauté simple du musakhan palestinien. Ce n’était jamais seulement un repas ; c’était toujours une histoire de maison et de chaleur. L’odeur du pain, l’écho de nos rires, le goût de l’huile d’olive et des olives nous ramènent tous en arrière. Ils rouvrent la porte de la maison que nous avons tous laissée derrière nous. La fumée montante des oignons et du sumac ressemble à un guide, nous ramenant vers les moments de sécurité que nous avons connus. Chaque bouchée devient un souvenir. Le plat devient une petite étreinte, à laquelle nous nous accrochons pour tenter de cacher la douleur de la séparation.

Nous nous disons que les maisons peuvent être reconstruites tant que le goût de la maison vit encore en nous. Mais la vérité demeure : quitter sa maison est une douleur insupportable. Cela brise quelque chose de profond en nous, et nos cœurs continuent de porter cette blessure.

Au final, la maison dépasse les murs et la géographie. Elle devient un état de chaleur et d’appartenance qui vit en nous. Nous pouvons perdre nos maisons et les cartes peuvent être redessinées, mais notre véritable maison demeure, comme un secret caché dans nos cœurs. Et peut-être, dans un rare moment de vérité, comprenons-nous que revenir chez soi n’a jamais été une question de lieu. Il s’agissait toujours de retrouver le chemin vers nous-mêmes.

Ce sont les récits de membres du personnel d’Islamic Relief Palestine, dans leurs propres mots. Beaucoup de nos collègues, comme les quatre personnes ci-dessus, ont été déplacés depuis octobre 2023 et s’efforcent de soutenir les communautés dans le besoin tout en reconstruisant leur propre vie.

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