mardi 16 juin 2026

Le Liban n’a jamais été pensé comme une solution à long terme. Lorsque les familles syriennes ont commencé à traverser la frontière en 2011, elles pensaient que la guerre finirait, que le monde réagirait et qu’elles pourraient rentrer chez elles.

Plus de dix ans plus tard, beaucoup sont toujours au Liban, après avoir survécu à un effondrement économique, à l’explosion du port de Beyrouth, à la pandémie de Covid-19, à des conflits répétés, et désormais aux répercussions d’une guerre régionale qui s’élargit et qu’elles n’ont pas déclenchée.

La question de savoir pourquoi elles ne sont pas rentrées n’a rien de simple. En Syrie, les hôpitaux, les écoles et les infrastructures restent dévastés. La reconstruction a à peine commencé. Dans de nombreuses régions, la sécurité ne peut pas être garantie. Pour les familles avec lesquelles Farah Saifan travaille chaque jour, rentrer chez soi n’est pas encore une option réelle, même si cela reste un espoir.

Farah Saifan travaille comme chargée de projet auprès d’Islamic Relief au Liban depuis une grande partie de cette période. À l’approche de la Semaine des réfugiés 2026, elle nous a parlé de ce qu’elle observe chaque jour sur le terrain, et de ce que les statistiques ne parviennent pas à raconter.

Deux communautés, une même crise

Le Liban accueille l’une des populations réfugiées les plus importantes au monde par habitant. Ce fait apparaît souvent dans les rapports et les déclarations. Mais il ne dit pas ce que Farah voit dans un quartier, à l’intérieur d’un centre d’hébergement collectif ou devant la porte d’une famille.

Dans de nombreux quartiers, familles libanaises et familles réfugiées vivent côte à côte, souvent confrontées à des difficultés très similaires : logements surpeuplés, installations informelles, familles qui peinent à répondre à leurs besoins essentiels (nourriture, soins de santé, éducation, loyer).

Des années d’effondrement économique ont vidé de leur substance les dernières formes de stabilité pour les deux communautés. Pour les réfugiés, qui vivaient déjà en marge, le peu qu’ils avaient construit a tout simplement disparu. Pour les familles libanaises, la crise a fait apparaître des pressions qui étaient auparavant surtout la réalité de leurs voisins.

 

« Ce que j’ai vu sur le terrain, c’est que la résilience existe des deux côtés », explique Farah. « Les familles continuent de se soutenir, les enfants continuent de rêver à leur avenir, et les communautés trouvent des moyens de faire face. Mais la réalité, c’est que de nombreuses familles réfugiées comme issues des communautés d’accueil ont encore besoin d’une aide humanitaire pour répondre à leurs besoins de base et vivre dans la dignité. »

Des enfants récupèrent des couvertures distribuées par Islamic Relief dans le cadre de la réponse d’urgence au Liban, en 2026.

Des enfants récupèrent des couvertures distribuées par Islamic Relief dans le cadre de la réponse d’urgence au Liban, en 2026.

Déplacés deux fois, et parfois davantage

Farah rencontre régulièrement une réalité qui fait peu la une des médias : des familles qui ont connu le déplacement non pas une seule fois, mais à plusieurs reprises.

« J’ai rencontré des familles qui ont fui leur maison en Syrie, ont passé des années à essayer de reconstruire leur vie au Liban, puis se sont soudain retrouvées obligées de rassembler leurs affaires et de partir de nouveau à cause de l’insécurité », raconte-t-elle.

La récente escalade des hostilités au Liban a contraint beaucoup d’entre elles à fuir encore une fois. Des personnes qui avaient passé dix ans à apprendre comment inscrire leurs enfants à l’école, accéder aux soins avec des documents limités, garder un toit au-dessus de leur tête, ont soudain dû tout recommencer.

« Imaginez passer des années à essayer de créer un semblant de normalité pour vos enfants, puis devoir affronter à nouveau la peur et l’incertitude du déplacement », explique Farah.

« Beaucoup de parents nous disent que ce qui les inquiète le plus, c’est l’impact sur leurs enfants, qui ont grandi en considérant l’instabilité et le déplacement comme une réalité normale de la vie », poursuit-elle. « Ces expériences nous rappellent que le déplacement ne se résume pas à la perte d’un logement. C’est aussi la perte d’un sentiment de sécurité, d’une routine et d’une certitude sur l’avenir. »

Le cahier

Lors de la récente crise de déplacement, Farah a rencontré une jeune fille dans un centre d’hébergement collectif. Pendant que d’autres enfants jouaient autour d’elles, la fillette lui a montré discrètement un cahier d’école qu’elle avait emporté lorsque sa famille avait fui. C’était l’une des seules choses qu’elle avait tenu à prendre avec elle. Elle voulait continuer à apprendre. Elle voulait devenir enseignante.

« Ce qui m’est resté, c’est que, malgré la perte de son foyer et toute l’incertitude qu’elle traversait, elle pensait encore à son avenir », raconte Farah. « À un moment où beaucoup d’adultes s’inquiétaient de l’abri, de la nourriture et de la sécurité, elle s’inquiétait de savoir si elle pourrait continuer à apprendre. Elle m’a rappelé que les crises humanitaires ne concernent pas seulement la survie immédiate. Elles concernent aussi la protection des espoirs, des aspirations et des possibilités d’avenir. »

Farah réfléchit avec attention à la manière dont ces histoires sont racontées.

« Lorsque nous nous concentrons uniquement sur la vulnérabilité, nous risquons d’oublier la force, la dignité et la capacité des personnes à reconstruire leur vie », dit-elle. « La représentation la plus respectueuse est celle qui reconnaît les personnes non pas simplement comme des réfugiés, mais comme des individus avec des compétences, des espoirs, des talents et des aspirations, qui méritent la possibilité de vivre en sécurité et dans la dignité. »

Le besoin qui n’apparaît pas dans les évaluations humanitaires

« L’un des besoins les plus négligés aujourd’hui, c’est le besoin de stabilité et d’espoir pour l’avenir », explique Farah. « Beaucoup des familles que nous rencontrons vivent crise après crise depuis des années. Elles sont incroyablement résilientes, mais l’incertitude permanente pèse lourdement. »

« J’entends souvent des parents dire qu’ils peuvent supporter les difficultés s’ils savent que les choses finiront par s’améliorer. Mais ce qui est le plus difficile, c’est de ne pas savoir ce qui va arriver ensuite. Cette incertitude affecte le bien-être mental des personnes, leurs décisions et leur capacité à se projeter dans l’avenir. »

Farah parle aussi avec franchise de celles et ceux qui ne sont pas atteints par l’aide : les familles qui ont déménagé tellement de fois qu’elles ont disparu des listes d’enregistrement ; les personnes âgées vivant seules ; les foyers dirigés par des femmes dans des zones isolées. Et un autre groupe revient souvent dans ses propos.

« Les familles qui font face aux crises depuis de nombreuses années », dit-elle. « Parfois, leurs besoins deviennent moins visibles parce qu’elles ne font plus partie d’une nouvelle urgence, alors qu’elles continuent de lutter chaque jour. »

Le monde réagit surtout aux crises dans leur phase aiguë. Les familles décrites par Farah en sont à leur douzième année.

 

Des familles fuient en voiture alors que les hostilités s’intensifient au Liban, en 2026. Beaucoup de personnes sur cette route avaient déjà fait ce trajet une première fois.

Des familles fuient en voiture alors que les hostilités s’intensifient au Liban, en 2026. Beaucoup de personnes sur cette route avaient déjà fait ce trajet une première fois.

Le système fonctionne-t-il ?

« Le système humanitaire fonctionne dans le sens où il sauve des vies, fournit une aide essentielle et aide des millions de personnes à répondre à leurs besoins fondamentaux », explique Farah. « Mais je dirais aussi que nous répondons à des besoins qui augmentent plus vite que les ressources disponibles. »

Les déficits de financement, les crises concurrentes et la baisse de l’attention des donateurs ont des conséquences très concrètes sur le terrain. Au Liban, cela signifie que des familles qui dépendaient de l’aide alimentaire voient leur accès réduit ou interrompu. Des programmes de soutien psychosocial, qui aident les enfants à surmonter des années de traumatismes, sont réduits. L’écart entre les besoins et les moyens disponibles continue de se creuser.

« Il existe encore des lacunes importantes », souligne Farah, « et de nombreuses personnes vulnérables continuent d’avoir besoin de soutien. »

Les 364 autres jours

« Pour les réfugiés, le déplacement n’est pas une histoire d’un seul jour. C’est une réalité qu’ils vivent chaque jour », explique Farah.

« De nombreuses familles réfugiées au Liban ont passé des années — parfois plus d’une décennie — à essayer de reconstruire leur vie tout en vivant dans l’incertitude concernant leur avenir, l’accès aux services, à l’éducation, aux soins de santé et aux moyens de subsistance. »

« Les réfugiés ne cherchent pas la pitié. Ils cherchent des opportunités, de la stabilité, de la sécurité et la possibilité de vivre dans la dignité. Comme tout le monde, ils veulent subvenir aux besoins de leur famille, voir leurs enfants réussir et garder espoir en l’avenir. »

Lorsqu’on lui demande ce que les personnes qu’elle accompagne aimeraient dire au monde, Farah n’hésite pas.

« Je pense que beaucoup diraient simplement : “S’il vous plaît, ne nous oubliez pas.” Non pas parce qu’elles veulent de la pitié, mais parce qu’elles veulent que le monde se souvienne que le déplacement n’est pas un moment temporaire pour de nombreuses familles. Elles veulent que les gens les voient non pas comme des chiffres ou des titres de presse, mais comme des êtres humains avec des rêves, des peurs et des espoirs pour leurs enfants. »

Enfants d’une famille déplacée au Liban, en 2026.

Enfants d’une famille déplacée au Liban, en 2026.

Être à leurs côtés aujourd’hui, et demain

À l’occasion de cette Semaine des réfugiés, Islamic Relief continue de fournir de la nourriture, des abris, des services de protection et un soutien psychosocial aux familles réfugiées ainsi qu’aux communautés d’accueil vulnérables à travers le Liban.

Mais notre capacité à poursuivre cette action dépend d’un soutien international durable. Votre soutien nous aide à être présents, pas seulement pendant la Semaine des réfugiés, mais chaque jour qui suit.

Faites un don à l’appel d’urgence d’Islamic Relief pour le Liban ou aidez-nous à intervenir lorsque des crises frappent ailleurs dans le monde.

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